Cher ami/chère amie
de La Victoire de l’Amour,
En ce mois d’octobre, j’aimerais m’attarder avec toi sur une parole qui m’habite tout particulièrement.
Il y a huit cents ans, le 3 octobre 1226, François d’Assise achevait son pèlerinage sur cette terre. Huit siècles sont passés et pourtant, peu de figures chrétiennes demeurent aussi vivantes que la sienne. François continue de toucher des croyant(e)s comme des non-croyant(e)s, peut-être parce qu’en le regardant vivre, quelque chose de l’Évangile redevient soudainement simple, lumineux, presque évident.
Une parole que la tradition lui attribue résume pour moi quelque chose d’essentiel de son expérience de Dieu. On raconte que François pouvait pleurer en répétant : « L’Amour n’est pas aimé. »
Ces quelques mots me bouleversent. Parce qu’avant de parler de nous, ils parlent de Dieu.
François ne dit pas d’abord : « Nous n’aimons pas assez Dieu. » Il donne à Dieu un nom : l’Amour.
Et si c’était cela, au fond, la grande découverte à refaire sans cesse dans notre vie chrétienne?
Nous parlons beaucoup de Dieu. Nous le prions, nous cherchons sa volonté, nous essayons de lui être fidèles. Mais lorsque nous prononçons le mot « Dieu », quel visage mettons-nous derrière ce mot?
Il est si facile de nous fabriquer un Dieu à notre image : un Dieu qui juge comme nous, qui épouse nos colères, qui confirme nos opinions et prend le parti de notre camp contre celui des autres. Dans notre monde où le religieux peut encore être utilisé pour opposer, exclure et parfois même justifier la violence, la parole de François me semble d’une étonnante actualité.
L’Amour n’est pas aimé.
Si tu veux savoir qui est Dieu, regarde Jésus. Regarde-le à Bethléem, petit et désarmé. Regarde-le s’approcher du lépreux et du pécheur. Regarde-le s’agenouiller devant ses disciples pour leur laver les pieds. Regarde-le sur la croix, les bras ouverts. Regarde-le enfin dans l’Eucharistie, se faisant si humble qu’il consent à se remettre entre nos mains. Voilà Dieu!
Et peut-être devons-nous même revoir notre manière de comprendre sa toute-puissance. Nous l’imaginons parfois à la manière des puissances de ce monde : une puissance qui s’impose, qui domine, qui contraint. Mais la puissance que Jésus nous révèle est celle de l’Amour. Et l’amour ne s’impose jamais.
Dieu ne force pas la porte de notre cœur. Il frappe. Il attend. Il se propose à notre liberté avec cette infinie délicatesse qui est peut-être la forme la plus bouleversante de sa pauvreté.
Dieu accepte même de ne pas être aimé.
Alors je comprends un peu mieux les larmes de François. Elles ne sont pas celles d’un homme scandalisé par un monde qui ne serait pas assez religieux. Elles sont les larmes d’un homme qui a entrevu l’immensité de l’Amour de Dieu et qui voudrait crier à chacun et à chacune : « Si seulement tu savais combien tu es aimé! »
Et cet Amour avait tellement saisi François qu’il avait changé son regard : le lépreux qu’il fuyait est devenu un frère et le pauvre est devenu un frère. Le soleil, la lune, l’eau, la terre : tout est devenu fraternel.
François n’a pas simplement décidé d’aimer davantage. Il a permis à l’Amour de Dieu de trouver en lui un chemin vers les autres.
Et tu comprendras, cher ami, chère amie, pourquoi cette parole résonne particulièrement pour nous qui aimons ces mots : La Victoire de l’Amour.
Peut-être que cette victoire commence précisément là. Non pas lorsque nous réussissons enfin à aimer parfaitement, mais lorsque nous offrons à Dieu un espace en nous où son Amour peut prendre chair.
Chaque fois qu’une personne est accueillie plutôt que jugée, chaque fois qu’une blessure rencontre le pardon, chaque fois qu’un pauvre retrouve sa dignité dans notre regard, chaque fois qu’une solitude rencontre une présence, l’Amour trouve en ce monde un visage.
Huit cents ans après François, l’Amour cherche encore des cœurs qui consentent à l’accueillir. Et si, aujourd’hui, c’était le mien? Le tien?
Alors, très humblement, prendraient forme en moi, en toi, autour de moi et autour de toi, les prémices de cette mystérieuse Victoire de l’Amour.
Par l’intercession de François d’Assise, que cet Amour te chérisse.
Je te bénis,
Stéphane Roy
Prêtre-aumônier
Établissement de détention de Montréal